Chronique du « Soldat » Denis Cahierre

Relation anachronique et délirante de mon baptême du feu , le 16 novembre 1917 (correction : 2017)

Pour pouvoir aller au combat, certains jeunes héros devancent l’appel, moi j’ai attendu de battre en retraite à 65 ans pour m’engager.

En mars de cette année , j’étais incorporé, accompagné de Marie-Christine, nom de code MC, au 1er régiment de canonniers d’Etretat . Nous avons fait  nos classes sous les ordres d’un jeune officier instructeur, Arnaud Maïer , qui , au cours de l’été , nous éleva à la dignité de chevaliers de la carte verte.Apres quelques entrainements sur le terrain , nous fûmes encouragés à combattre réellement.

Ce fut le 16 novembre.

Le golf est vraiment un combat, la preuve en est que nous utilisons des termes de parcours du combattant, le shot-gun (tir-fusil),on tire à balles réelles, on croise les fers  … D’ailleurs un régiment allié s’appelle « le champ de bataille ».J’avais lu « les silences du colonel Scramble » d’André Maurois , mais la réalité dépasse la fiction ; Toutefois les calculs de ce colonel me feront  presque passer pour un héros !

Le jour J, Je me rends, de bonne heure , avec MC, au fighting command d’Etretat, on me donne  l’ordre de me rendre au poste de combat n° 3 , l’attaque étant décidée par l’état-major  à 9h30 précise.

On m’attribue une coéquipière , Anne, et sommes accompagnés de deux commandos alliés , Catherine et Gérard, que nous avons la mission de surveiller.J’enfile une tenue de combat classique, chaussures tout-terrain, pantalon garance , veste molletonnée sans manche sur un pull épais, la main gauche gantée comme un maître fauconnier , mes armes dans un carquois posé sur un tricycle ; je me dispense  du port du casque, mon crane étant protégé par une toison argentée.Nous partons pour la guerre du golf, voire la guerre du Trois. Pour se rendre au poste de combat, nous réfutons la proposition d’un Véhicule Léger Motorisé , et encore moins d’un cheval de Troie.

Arrivés sur place , nous réglons nos montres , celle de Catherine était pourvue d’un accessoire supplémentaire : le GPS – Golf Positioning  System – qui situe le combattant par rapport à l’objectif, et tout particulièrement l’objectif n°19 .

A 9h30, c’est l’attaque, j’ai les yeux rivés sur la ligne rouge que je dois absolument dépasser sous peine d’épuiser ma réserve de grenades Kronenbourg.

J’applique alors une stratégie assez fine qui consiste à progresser en zigzags, n’hésitant pas à me mettre à couvert de bosquets pour me protéger des balles ennemies . Nous atteignons enfin l’objectif, ma partenaire et nos alliés m’ayant précédé. Mais cela ne m’empêche pas de crier victoire et de me saisir de l’étendard pris à l’ennemi que je veux emporter pour le dresser en trophée dans mon hall d’entrée. Mais on me dit de le laisser sur le terrain car cela est contraire à la coutume militaire que l’on appelle l’étiquette.

Nous rejoignons ensuite, par une tranchée,  le poste n°4 .L’objectif se situe à l’endroit le plus occidental du champ de bataille ; devant nous se dresse le phare d’Antifer, nous poussons un « ouais ! » admiratif . C’est la raison pour laquelle le no man’s land devant nous s’appelle le phare-ouais qui a été traduit en anglais par fairway.

Vient ensuite le poste n°5 qui nous envoie sur une jambe de chien à gauche sans grande difficulté.

Les choses se compliquent  au poste n°6 . La construction du parcours a du être décidée par des officiers imprégnés un soir de Beaujolais nouveau, tant le parcours est aléatoire, sinueux,  entouré de creux et de bosses , il y a même une mare près de l’objectif.

Il y a une explication quant aux nombreux trous qui essaiment le terrain militaire. Etretat se situait pendant le dernier conflit mondial sur la zone sur laquelle l’organisation Todt entreprit  de construire en 1942 le mur de l’atlantique.

Il fut construit un grand nombre d’ouvrages défensifs bétonnés, appelés  en allemand bunkers, après guerre ceux-ci disparurent et leurs fondations laissèrent place à des cavités béantes qui, peu à peu, s’ensablèrent . La compagnie du génie qui entretient très bien le terrain , devrait les combler et les engazonner pour faciliter la progression des troupes.  Ces cavités ont gardé le nom des bunkers devenus virtuels. En raison de  la notoriété d’Etretat, ce terme est utilisé maintenant sur beaucoup de parcours  à l’échelle planétaire.Après une progression satisfaisante et avoir atteint les objectifs suivants, nous évitons les sites 10 et 11 qui sont minés.

Nous arrivons au terrible poste n° 12.

 Devant moi, et très loin , je découvre la zone rouge au milieu de la colline.C’est le « chemin des dames » ; mais heureusement nous ne sommes pas conduits par le général Nivelle dont je ne retiens que le patronyme car je verrais bien ce terrain nivelé.Devant ce paysage , la peur m’envahit, tout mon corps tremble, mon fusil faseye comme une voile mal réglée. J’offre à ma compagnie le spectacle d’une kitchenette, pardon d’une pichenette , qui me couvre de honte.

Je stresse à nouveau au poste n°14 . Là j’apprends un nouveau nom : le chachi, endroit où l’on part à la recherche de balles perdues, dont on peut ressortir, sans risque, Vipère au poing, car à Etretat on ne croise pas de Folcoche . Autour de moi personne n’est capable de me donner l’étymologie ni  l’orthographe de ce  terme. Il doit s’agir d’un néologisme golfo-étretato-cauchois.

Au poste 15 notre artilleur Gérard lance un obus directement à 2 mètres de l’objectif.Par peur du ridicule je propose de passer mon tour. Aussitôt trois paires d’yeux me fusillent du regard, je sens passer la menace d’être traduit devant le conseil de guerre du golf et d’être passé par les clubs. Je change aussitôt  d’avis et m’exécute ( terme terrible pour un soldat).

La suite du parcours est plus simple, je progresse moyennement, handicapé par le réveil d’une vielle blessure de guerre, une tendinite du coude droit contractée un jour de saint Practice.

De fil en aiguille (d’Etretat) nous arrivons enfin au fanion 18 , espérant repos et pitance.Que nenni ! On me rappelle que le combat continue aux postes 1 et 2 , ayant débuté au 3.

Ce 1 que je redoute , que l’on attaque à froid  pendant les manœuvres , après avoir été retardés sur la route par des cars scolaires des attelages agricoles de maïs , de betteraves ou pommes de terre , et des convois de camping-cars blindés teutons ou bataves.

Enfin c’est le cessez-le-feu.

Nous nous rendons, pour le repas,  au mess des officiants qui est appelé également club-house ; vocable assez curieux car il est proscrit d’y rentrer avec ses clubs.Tous les combattants passent à table pour un excellent moment de détente après ces âpres combats.La cantine est bonne, le vin coule à flots . L’état-major a la délicatesse d’accueillir la bleusaille dont MC et moi faisons partie. Il prend soin  également de ne pas nous citer dans les profondeurs du classement. Je n’aurai pas de citation à l’ordre du régiment. Mais ma position me laisse de grands espoirs de progression.Des bouteilles de beaujolais sont distribuées aux gagnants et par tirage au sort. Cependant je croyais qu’à Etretat les boissons étaient sponsorisées par «  Mouette and Sea ».

Je présente mes excuses à Anne, pour le boulet qu’elle a trainé ; non pas un boulet de corsaire tiré sur un brick ennemi, mais plutôt celui utilisé autrefois à Cayenne qui ralentit les déplacements.

Le combat fut donc bien agréable et MC et moi nous nous réengageons pour le 7 décembre.

L’ennemi n’a qu’à bien se tenir.

Merci aux officiers.

Denis, soldat de seconde classe.

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